-Quel est le problème ? Demanda Alwine franchement, d'un ton détaché qui énervait l'enragé.
Aubin passa la main dans ses cheveux blonds de Cupidon pour se donner du courage et commença son crachat de venin :
-Le problème ? T'es pas une fille normale, t'as rien à foutre ici ! On est dans un lycée normal, on veut des gens normaux ! On t'a toléré jusque là mais tu fais rien pour qu'on t'accepte, alors on te rejette !
Alwine fit un petit sourire. Qu'il était un imbécile, un conformiste abjecte. Elle n'avait pas l'intention de sa laisser faire, quitte à utiliser ses cordes vocales pour l'apeurer.
-TU me rejettes. Les autres ne sont que des papillons.
-Des papillons ? Arrête de te foutre de nos gueules ! S'énerva encore plus Aubin.
Adolphine était apeurée, elle tremblait devant tout ce monde qui regardait le duel avec adrénaline. Alwine restait calme même si elle se sentait bien éveillée. Elle ne regrettait pas du tout de ne pas être venue en aide à Aubin, ce n'était que justice.
-Vous savez ce qu'Alwine fait lorsqu'elle tombe par terre ? Elle regarde les cailloux ! Clama Aubin
Des gloussements se firent entendre. Alwine commença à éprouver un sentiment étrange...l'orgueil.
-Et vous savez pourquoi elle est comme ça ? Son père est mort d'une crise cardiaque, il a clamsé parce que sa fille était affreuse, alors elle se sent proche de la mort, regardez ! Poursuivit il en saisissant le pendentif en forme de cercueil de la jeune fille. Elle se la pète avec ses vieilles fringues mais elle s'est trompée d'époque ! Je suis sûr qu'elle est vierge ! Et pédophile en plus de ça, vous savez qui l'attire ? Ce petit merdeux d'Antime !
L'ensemble des personnes présentes fit des "ooooh" et des "hahnnnn" palpitants.
Aubin était fier de lui. Au fond, une voix lui disait qu'il était bête et méchant mais il s'en fichait, Alwine devait être ridiculisée, elle s'était moquée de lui, et devait en payer le prix. Clara le regardait d'un air satisfait, rassuré de l'ampleur de la popularité de son chéri.
Alwine encaissa les mots, glaciale. Personne n'avait parlé de la mort de son paternel auparavant, personne. C'en était trop. Elle voulut se lever mais remarqua Antime à la fenêtre et le supplia du regard. Les yeux remplis de douleur morale, elle le vit, doucement, s'éloigner, rentrer chez lui, l'abandonner.
"Traître ! Joshua avait raison..." Avoua-t-elle, souffrante.
Adolphine prit alors la parole.
-Laissez là tranquille, elle a rien fait.
-Elle m'a frappé tout à l'heure et je me suis évanoui ! Cria Aubin, montrant sa fameuse bosse.
-Il en faut peu hein ! Répliqua Adolphine.
Quelques moqueries atteignirent Aubin, révolté. Il toisa la rebelle.
-Va te suicider toi, tu sers à rien.
L'ambiance devint encore plus austère après ces paroles qui signifiaient beaucoup de choses pour certains élèves.
Vexée, Adolphine se tut, ses ongles aux dents.
Alwine était pétrifiée, elle repensait à son père. La pâleur habitait son visage, elle avait l'air d'un cadavre. Le silence était presque là tant elle faisait peur.
Aubin, effrayé, décida d'intervenir. Il agrippa les joues rebondies d'Alwine pour la faire se relever, et la pincer. Il avait envie de la secouer, de la remuer pour que les réactions normales l'envahissent. Il voulait qu'Alwine devienne comme les autres, car elle était ridicule et si mal habillée, ce qui la rendait inférieure à tout le monde. Aubin pensait être trop gentil en s'occupant d'elle. Il resserra ses doigts sur les paumes d'Alwine.
Elle n'eut aucune réaction, encore sous le choc des mots si durs qu'elle avait entendus.
-Tu as peur hein, sale folle dingue ! Lança-t-il sous un ton dévastateur.
Il demeura perplexe en voyant le visage d'Alwine se dégrader d'expressions, c'était comme si c'était un masque de carnaval qu'il tenait entre ses mains tant elle avait le regard dépourvu d'émotion, livide, non émotif.
"Elle est tellement...superbe" Dit un murmure au fond de lui "Si on enlève ce style dépassé et cet air démoli" se ressaisit il.
Les yeux dans les yeux, la répulsion d'un côté, le dégoût de l'autre, la lumière en face de l'ombre, le loup en train de tétaniser l'agneau, ils étaient là tous les deux, en plein combat froid et profond.
Clara fixait Alwine avec la même fureur que tout à l'heure. Aubin avait raison sur son compte, elle en était persuadée. À côté d'elle, sa meilleure amie pour ainsi dire, était paralysée par l'impatience de la suite des choses.
Pendant longtemps, Alwine et Aubin restèrent comme cela, Aubin tenant Alwine les deux mains plaquées sur ses joues, Alwine pendante et presque sans vie. Les papillons finirent par voler ailleurs, il ne resta plus qu'Adolphine et Clara autour d'eux. Cette dernière finit par briser la glace.
-Je crois que tout le monde a compris, Aubin. Fit elle sèchement
À la voix de sa poupée, Aubin réagit immédiatement. Il lâcha Alwine qui retomba sur ses sandales avec un petit bruit mou, les joues rosies par la chaleur rare d'une autre peau.
-Désolée ma belle, elle me foutait la trouille cette...
-Ouais j'ai compris, tu sais on devrait aller en cours maintenant !
Aubin baissa la tête et pesta des mots inutiles ou juste aptes à râler. Clara faisait la tête, il la trouvait bizarre depuis quelques temps, ça l'attristait. Il ferait mieux de rester tranquilles quelques temps.
-Alwine ? S'inquiétait Adolphine
Alwine n'en revenait pas d'avoir été provoquée, trahie, et touchée dans un aussi court laps de temps. Surtout par le plus grand des crétins, Aubin, dont la rime du prénom avec l'adjectif n'était surement pas anodine.
Elle remercia son amie du regard pour l'avoir défendue, ou du moins, tenté de la défendre.
Elle se tâta les joues, elle aurait voulu se les arracher. Sa cicatrice était brûlante ! Elle ne pensait pas qu'Aubin pouvait lui faire autant de mauvaises choses. Elle n'avait envie que d'une seule chose : voir Joshua pour être prévenue à nouveau, et cette fois ci, d'y croire.
Adolphine était assez perplexe sur ce qui venait de se passer. Elle aurait juré voir autre chose que de l'animosité dans l'atmosphère. Elle soupira.
"Qu'est ce qu'il est beau Aubin, mais qu'est ce qu'il est con..."
Elle tira son amie par le bras qui eut peu de réaction, ce qui entraîna sa compassion.
-Alwine fais pas gaffe à ce qu'il a dit. T'es une fille très bien, tu es juste pas comme les autres !
-Je pensais qu'il...
-...était seulement très stupide et pas vache ? T'en fais pas va, il ira pas bien loin !
Alwine fut assez rassurée de la présence d'Adolphine. Pour la première fois, une présence féminine la comprenait. Mais le souvenir de la perte de son père était insupportable. Pouvait elle continuer à regarder Aubin normalement maintenant ? Ou devait elle se venger à son tour ?
"Alwine, ne sois pas transparente, trouve toi, et accepte toi." Disait Joshua.
"Il faut que je le retrouve, il le faut !" Se promit elle.
-Bon, allez, on a Maths, on devrait se grouiller !
-Sans moi, je rentre.
Adolphine ne voulait pas qu'elle parte.
-Ils ne vont pas te laisser sortir alors que tu as cours !
-Je sais comment faire. Répondit Alwine avec dédain. Mer...ci encore.
Elle fit un sourire en guise d'au revoir, puis se dirigea vers l'infirmerie. Lorsqu'elle entra (sans frapper), l'infirmier -assez beau- s'écria d'une voix naturelle.
-Mais quelle tête tu as ! Assieds toi allonge toi, je vais t'apporter de l'eau !
Alwine se vexa un peu, mais profita de l'absence temporaire de l'homme pour mettre son plan à exécution. Elle ouvrit la fenêtre, puis s'y faufila, donnant sur l'extérieur près de la forêt. Elle respira l'air pur, remplissant ses poumons d'une nouvelle volonté.
"À nous deux, Joshua !" Se dit elle avec volonté.
Elle se souvint de l'endroit où elle l'avait rencontré et s'y dirigea. Elle croisa se marraine, une certaine Hadile.
Hadile était une ancienne camarade de classe des parents d'Alwine, restée en contact avec eux depuis. Alwine l'aimait peu mais l'admirait au fond, Hadile était un exemple à suivre. Libre, indépendante, de bon conseil...comme une mère célibataire.
Hadile s'arrêta à la vue de sa filleule, et lui fit la bise d'une mine inquiète.
-Ça me fait plaisir de te voir mais tu n'as pas cours ?
-J'ai quitté tôt. Mentit Alwine avec naturel implacable
-C'est bien ça, même si c'est surprenant ! Un prof absent ?
Alwine hocha la tête. Elle mentait aussi bien qu'elle mangeait : beaucoup, voire trop.
Hadile fit une mimique surprise et peu convaincue, puis s'attarda sur la réelle présence d'Alwine.
-Que vas tu faire par là ? Ce n'est pas vers chez to...ta grand-mère !
Alwine sourit, elle lui faisait vraiment penser à une maman.
-Je dois rejoindre un garçon. Fit elle pour évoquer de grands soupçons.
Ça ne manqua pas. Sa marraine ouvrit de grands yeux surpris, de joie.
-Un garçon ? Tu as un pe...
-Peut-être plus tard, si je le rejoins.
-D'accord, j'y vais alors. Contente de t'avoir vue !
Hadile commença à s'éloigner, Alwine se demanda si ce n'était pas un prétexte pour partir. Elle haussa les épaules, et continua sa route en remontant un peu sa jupe.
Soudain sa marche se brisa. Elle avait aperçu Antime, partit de chez lui pour revenir en cours. Lui aussi s'arrêta, désolé, sincère.
Ils n'avaient pas mot à dire : Alwine avait toujours le même regard, vide, mais son attitude ne voulait dire qu'une seule chose : PLUS RIEN À JAMAIS.
Antime se mordit la lèvre supérieure pour ne pas pleurer. Déjà fini alors qu'à peine commencé...il maudit Aubin, qu'il le maudit...
-Je suis désolé ! Lança-t-il la voix tremblante.
Aubin lui avait interdit de parler de leur entrevue, il était coincé. Il s'enfuit en courant.
Au bord de l'énervement, Alwine continua son pas décalé habituel, pour retrouver "le coin Joshua".
Elle se posa contre l'arbre et se remplit aussitôt de l'atmosphère d'avant, l'odeur forte de tabac était même encore là, faible mais présente.
Elle attendit 16 minutes et 18 secondes avant d'entendre un frémissement. Elle repensa au chien qui était en face d'elle lorsqu'elle s'était endormie dans la forêt, le bruit y ressemblait assez.
Joshua arriva, sans cigarette, la bouche étrangement avancée.
"Que peut il bien faire de ses journées, s'il ne va pas en cours ?"
-Salut Alwine...alors, ce cours de Sciences ?
-Pas mal... Fit la jeune fille qui s'en fichait mais qui se rappela la bonne odeur de la salle.
Elle fixa le garçon qui avait l'air très insistant.
-Retourne en cours vendredi, d'accord ?
-Pourquoi donc ?
-Tu verras va !
-Je n'aime pas les mystères.
-Alors tu seras déçue si tu restes ici.
Vaincue, Alwine se tut. Elle cassa du sucre sur le dos de Joshua intérieurement.
"Il n'est pas un papillon lui, c'est une chenille féline !"
-Je veux simplement t'aider à te découvrir...
-Crois tu que j'en ai besoin ?
-Ça oui...souffla Joshua avec un grognement significatif.
-Et en quoi ?
-Tout comme moi, tu as quelque chose qui n'est pas normal, mais tu dois le savoir, pour mieux vivre, et faire avec.
Peu surprise des paroles qui étaient le genre de Joshua, Alwine se moqua de lui.
-La chose anormale pour le moment, c'est que tu ne fumes pas de Gitanes.
-Pas besoin pour l'instant.
"Comment ça ?!" S'étonna Alwine. "Un fumeur a toujours besoin de cigarettes !"
-Mais tu vois, Alwine, tu n'as pas le même syndrome que moi ni de mon amour, toi c'est différent comme ça l'est pour Iola et moi.
Alwine se remémora le visage de Iola. Elle baissa la tête, trouvant l'intérêt de Joshua pour elle merveilleusement enviable.
Elle ne se posa pas trop de questions, elle se sentait très bien, très sereine, surtout après la scène avec Aubin.
-Alors, enfin rompu avec le gamin à ce que je sens ? Es tu remplie de peine ? Tu étais prévenue pourtant.
Le ton dérisoire et pourtant plein de respect de Joshua énerva Alwine.
-Pense tu tout savoir ? Qui es tu pour oser te mettre dans ma vie et décider telle ou telle chose ?! S'indigna-t-elle cette fois sans se surprendre de sa voix haute
-Je ne décide pas, je suis juste le messager de ta vie.
-Qu'est ce que je suis pour toi ? Un...spécimen ?
-Une psychopathe refoulée.
Sa franchise était assez choquante. Joshua fit un sourire terriblement ardent, sans regarder Alwine. Ses yeux s'allumèrent, et Alwine constata que sa bouche avait repris un volume normal. À cet instant, elle le trouvait tellement beau, il avait l'air beaucoup plus vivant que la première fois. Là, il était au naturel, il avait de la classe, il était propre à inspirer des intentions non honorables, mais qui le seraient tout de même.
-Que dois je faire ?
-Aller en cours vendredi.
-Et pour Aubin ?
Ses sourcils étrangement grisés se froncèrent de colère.
-Qui ?
Alwine fut frappée par son ignorance, surtout qu'il avait l'air de détester ignorer quelque chose.
-Tu ne connais pas Aubin ?
-Décris le moi.
-Grand, blond, yeux turquoise. Ça va mieux ?
-Vaguement...
Mine de rien, Joshua ne cernait pas Aubin, et ça le perturbait.
-Il veut mettre tout le monde contre moi.
-Il cessera bientôt.
-Quand je me serais découverte ?
-Exactement.
Ils se regardèrent. Alwine se sentit vivante à sa vue, à sa présence, à son écoute.
-Comptes tu me faire lire un jour le contenu de ton carnet ?
-Hors de question.
-Tu n'as pas de coeur, Alwine.
Alwine se mit à éclater d'un petit rire supérieur.
Joshua le reçut comme un éclair et illumina sa lanterne.
-Aubin...je le vois bien maintenant...sois prudente, il est nocif pour toi, très nocif.
-Il m'a déjà fait mal.
-Tu lui affliges bien plus de souffrances qu'il ne t'en provoque, crois moi.
L'idée même de cette vérité fit atteindre Alwine un ciel très haut, particulier.
-As tu eu une seule fois tort dans ta vie ?
-Jamais. Ça me tue.
-Depuis quand sais tu ces choses sur moi ?
Il prit un air embêté, comme si c'était un secret.
-Depuis que je t'ai vue, voilà tout !
Il prit soudain une cigarette, agacé. Alwine choisit d'explorer le sujet.
-Quand m'as tu vue ?
-Je ne sais pas !
-Pourquoi réagis tu comme ça, toi qui es si calme ?
-Moi, calme ? Tu ne me connais pas !
-Peut-être qu'un peu, non ?
-Seul l'être qui partage mon âme me connait, et de loin.
Alwine soupira, il n'y avait rien à tirer de lui. Elle se palpa les joues qui étaient restées chaudes.
-Des mains agiles, mais traumatisantes n'est ce pas ?
Joshua était redevenu lui-même.
Alwine préféra ne pas penser aux regards échangés avec Aubin tant la blessure faite par la mort de son père était vulnérable.
-Que dois je faire ?
-Aller en cours vendredi.
"Assez de cette réponse..."
Joshua fumait avec de plus en plus de calme. Son besoin tantôt absent tantôt puissant pour ses Gitanes était mystérieux, tout comme lui.
-Quel jour sommes nous ?
-Aucune idée.
Alwine fut remplie d'émotions, dont l'ironie. Joshua également, et émit un petit rire stressé. La jeune fille se laissa glisser, lessivée par tant de sensations, contre l'arbre, tout doucement. Elle était lasse, exténuée d'avoir ressenti autant de choses dans la même journée, et d'en avoir apprises de si particulières. Elle avait hâte et en même temps appréhendait le vendredi dont Joshua parlait avec tant d'insistance.
Elle ne sursauta même pas quand le jeune homme posa sa tête contre son épaule. Ce contact la rassura tout en la troublant. Trop affaiblie en sentiments, elle s'endormit.
À son réveil, il avait disparut, il faisait nuit, et elle sentit qu'on lui avait touché le visage.
Maugréant contre le fait de s'endormir, elle se releva.
Et elle aperçut, sur un muret près d'elle, LA fille dont Joshua parlait avec tant de force dans les sentiments.
"Iola..."
De son côté, Aubin restait chez lui, cloîtré. Clara entra dans sa chambre et s'assit à côté de lui, froide.
-T'avais besoin d'en faire autant ?
Aubin baissa les yeux, Clara le dominait et ce depuis quelques mois, il avait perdu le contrôle de lui-même et se sentait faible, nul, car il fallait l'être pour être à ce point dirigé par sa copine.
-Tu es un idiot Aubin !
-Je la hais. marmonna Aubin
-Elle me fait penser à cette fille avec qui tu m'as trompée, dans l'esprit tordu !
"Et merde !" Pensa Aubin, cramoisi. Les larmes lui montèrent presque aux yeux.
-Quelle importance.
-C'est ça oui !
"Oh et puis merde, je vais pas la laisser m'engueuler !" Se ressaisit il
-Ta gueule Clara, Bambou était une erreur, Alwine n'est rien à part un truc dérangeant ok ?
Les paroles types d'Aubin rassurèrent Clara qui posa sa main sur son épaule et qui partit de la pièce pour aller aux toilettes.
Aubin sortit une photo du tiroir de sa commode, et se recroquevilla sur lui-même, la photo contre lui, tel un petit enfant.
-Pourquoi...pourquoi toi...c'est pas juste...
À qui ces paroles étaient destinées ? Seul Aubin le sait.
Fin du chapitre